• AFFINITÉS SÉLECTIVES Article paru dans le magazine Faire Face (12/1999)

    AFFINITÉS SÉLECTIVES

    Article paru dans le magazine Faire Face (12/1999) 

     

     

     

    "Devotee": terme anglais désignant une personne valide qui est attirée par les personnes handicapées physiques, du fait de leur handicap. Cette attraction essentiellement sexuelle vise les paraplégiques et les amputés. Répandu et étudié chez les Américains, ce phénomène est tabou en France. 

    "Mon meilleur ami au lycée a passé énormément de temps non seulement avec moi mais aussi avec tous mes amis handicapés, raconte Dimitri, paraplégique aujourd'hui âgé de 35 ans. Le fauteuil le fascinait littéralement. Dès qu'il pouvait en utiliser un, il le faisait. Il m'a même avoué un jour qu'il voulait avoir des relations sexuelles avec une fille sur un fauteuil roulant. Pour lui, c'était un fantasme. Je me suis souvent demandé pourquoi certaines personnes valides n'avaient des contacts qu'avec moi. Pas d'amis valides dans leur entourage, juste moi ; et cela m'intriguait. Mais je n ai jamais à l'époque posé la question ouvertement à ces personnes". 

    Bernard est un jeune homme de 18 ans qui cherche sur Internet l'objet de son désir. "Je suis attiré depuis mon très jeune âge par les filles paraplégiques. Pourquoi ? En fait, je ne le sais pas. Tout ce que je sais c'est qu'elles m'attirent plus que les filles non paraplégiques". Xavier utilise le même média : "j'ai 29 ans et je cherche à rencontrer une femme handicapée pour une relation amicale... et peut-être plus si affinités ". 

    "L'handiphile", appelons-le comme ça, est généralement "spécialisé". Les hommes sont principalement attirés par les femmes amputées. Ampix, éditeur spécialisé, nous en donne le profil idéal : blonde aux yeux bleus, 29 ans, 1 mètre 65 pour 55 kg, amputée au-dessus du genou et ne portant pas de prothèse ! Les femmes recherchent plutôt la compagnie des paraplégiques... 

    C'est le cas d'Elisabeth A., quadragénaire travaillant dans un centre de rééducation. "J'ai orienté mon activité professionnelle de façon à être au contact de ce qui m'attire. J'ai cette `attraction' depuis ma tendre enfance. Je ne me souviens pas ne pas regarder, voire suivre, une personne en chaise [roulante] depuis que je sais tenir sur mes jambes. Cela dit, je suis quand même bien organisée dans ma tête et fais la différence entre mon `petit jardin secret' et la vie de tous les jours. Je suis mariée à un valide ". 

    La psychologie des "handiphiles" reste à étudier. Pourtant, les premiers comportements décrits remontent à 1882. Les quelques textes disponibles, essentiellement américains, parlent d'un mécanisme inconscient, d'une association entre un stimulus lié au handicap et une relation sexuelle. Cette attirance serait une forme de projection : les "handiphiles" veulent aimer et protéger les personnes handicapées de la même façon qu'ils voudraient que l'on s'occupe d'eux. Une autre interprétation sur leur psychologie se réfère à la théorie psychanalytique du fétichisme : ce qui attirerait chez l'amputé(e), ce n'est pas qu'il ou qu'elle aurait quelque chose en moins, mais quelque chose en plus, que les autres n'ont pas. 

    Quelle que soit l'analyse, des études américaines auraient démontré l'engagement personnel ou professionnel de nombreux handiphiles auprès des personnes handicapées. Mais leur attitude n'est pas toujours aussi altruiste, Jacqueline en a fait l'expérience. Cette jeune femme, amputée d'une jambe depuis son adolescence, fut suivie, quasiment harcelée, durant trois ans par un homme qui la désirait du seul fait de son amputation. Elle finit par le "coincer" et lui a demandé de s'expliquer. Il l'avait découverte dans un catalogue américain présentant des photographies de femmes amputées, prises à leur insu, et complétées d'infos personnelles : adresse, téléphone, âge, profession... 

    Internet révèle au monde ce phénomène jusqu'alors bien discret. On recense facilement plus d'une centaine de sites américains, mais aussi allemands, italiens, russes, roumains, etc. Ils sont pour la plupart consacrés aux amputés. On y trouve des récits personnels, des salons de discussion (chat room)... Certains sont respectueux des personnes, mais d'autres surfent sur l'exploitation commerciale en vendant des photographies et des vidéos parfois pornographiques. Il existe au moins deux listes de diffusion, l'une consacrée aux amputés, l'autre aux para et tétraplégiques ; cette dernière comptait environ 260 abonnés en juillet dernier. Deux groupes de discussion présentent des images à caractère pornographique de personnes handicapées, essentiellement des femmes amputées. 

    Lorsque l'on explore ces ressources sur Internet, on comprend mieux pourquoi les "handiphiles" suscitent au mieux l'indifférence, au pire la répulsion. En effet, elles reflètent souvent l'exploitation de la faiblesse de la personne handicapée, plus facile à atteindre et à dominer. "Je pense que dans le cas du handicap, la frustration sexuelle est telle qu'on peut accepter certaines choses ou relations qui ne sont pas tout à fait respectueuses de la personne", explique ainsi Dimitri. 

    Les "handiphiles" évoqués ici ne forment qu'une partie des "Devotees", qui comptent aussi les "Pretenders" (valides utilisant des orthèses ou des fauteuils roulants) et les "Wannabees" qui peuvent aller jusqu'à l'automutilation. L'émergence de ce phénomène pose crûment la question de la sexualité des personnes handicapées physiques, librement consentie et épanouie, ou à la merci du premier "handiphile" venu...

     

     

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